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RDC : PROLIFÉRATION DES ÉGLISES, NUISANCES SONORES ET CRISE DE L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT À KINSHASA

Quand la liberté de culte se heurte au droit au repos, au travail, aux études et à la tranquillité publique
La situation qui prévaut dans plusieurs quartiers de Kinshasa mérite aujourd’hui un débat sérieux, courageux et sans tabou. La capitale congolaise connaît une prolifération remarquable des lieux de culte, particulièrement des églises dites de réveil. Si la liberté de religion constitue un droit fondamental, une question importante se pose néanmoins : où commence et où s’arrête la liberté religieuse lorsqu’elle affecte le repos, les études, le travail et la tranquillité des autres citoyens ?

Les chiffres qui circulent sur le nombre d’églises de réveil dans les différentes communes de Kinshasa donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Selon le décompte présenté, qui devrait naturellement être vérifié et documenté par les services compétents, la capitale compterait plusieurs milliers de lieux de culte de ce type, sans prendre en compte l’Église catholique.

La répartition annoncée est la suivante :

Bandalungwa : 453 églises ;
Barumbu : 404 ;
Bumbu : 429 ;
Gombe : 421 ;
Kalamu : 415 ;
Kasa-Vubu : 357 ;
Kimbanseke : 946 ;
Kinshasa : 380 ;
Kintambo : 327 ;
Kisenso : 308 ;
Lemba : 449 ;
Limete : 508 ;
Lingwala : 410 ;
Makala : 353 ;
Maluku : 379 ;
Masina : 585 ;
Matete : 368 ;
Mont-Ngafula : 361 ;
N’Djili : 542 ;
Ngaba : 380 ;
Ngaliema : 683 ;
Ngiri-Ngiri : 374 ;
Nsele : 340 ;
Selembao : 435.

Si ces chiffres sont confirmés par un recensement officiel, ils soulèvent d’importantes questions sur l’urbanisme, l’encadrement des activités religieuses, la gestion des nuisances sonores, la sécurité des populations et, plus largement, sur la capacité de l’État à faire respecter les règles communes.

Le problème n’est pas la foi, mais l’absence d’encadrement

Il serait cependant injuste et dangereux de présenter les Églises comme la cause unique du désordre en RDC ou de la disparition de l’autorité de l’État.

La RDC connaît des problèmes beaucoup plus larges : faiblesse institutionnelle, chômage, pauvreté, urbanisation désordonnée, insuffisance des services publics, corruption, insécurité et difficultés d’application de la loi.
Les communautés religieuses jouent par ailleurs un rôle social important. Elles apportent parfois une assistance aux personnes vulnérables, soutiennent des familles en difficulté et constituent des espaces d’écoute et de solidarité.

Le véritable problème apparaît lorsque certaines activités religieuses dépassent les limites compatibles avec la vie collective.

La liberté de religion ne devrait pas signifier le droit de perturber le voisinage sans limite.

La foi des uns ne doit pas devenir une souffrance permanente pour les autres.

Quand les cultes empêchent les enfants de dormir

Dans plusieurs quartiers de Kinshasa, des habitants se plaignent de cultes accompagnés de musique amplifiée, de prédications, de cris, de prières et de veillées qui peuvent se prolonger tard dans la nuit.

Cette situation soulève une question particulièrement importante lorsqu’elle touche les enfants.

Un enfant qui doit se lever tôt pour aller à l’école a besoin de sommeil. Un élève qui prépare ses examens a besoin de calme pour étudier. Un étudiant doit pouvoir réviser sans être constamment exposé à des nuisances sonores.

Le sommeil et la concentration sont des conditions essentielles à la réussite scolaire.

Lorsque des activités religieuses se prolongent régulièrement durant la nuit dans des quartiers résidentiels, ce sont donc aussi les conditions d’éducation de toute une génération qui peuvent être affectées.

Il ne s’agit pas d’interdire la prière ou les veillées. Il s’agit de demander que ces activités soient organisées dans le respect du voisinage et des règles de tranquillité publique.

Une autre question : quand les fidèles travaillent-ils ?

Un autre aspect mérite également d’être posé dans ce débat : le temps consacré aux activités religieuses pendant les jours ouvrables.

Certaines communautés organisent régulièrement des cultes, séminaires, retraites, enseignements, réunions et autres programmes religieux tout au long de la semaine, parfois pendant des heures normalement consacrées au travail, à la recherche d’un emploi, aux études ou aux activités économiques.

Une question légitime se pose alors :
À quel moment les fidèles travaillent-ils, se forment-ils, cherchent-ils un emploi ou développent-ils leurs activités économiques lorsque leur temps est constamment absorbé par des programmes religieux ?

Cette interrogation ne constitue pas une attaque contre la foi.

Dans un pays confronté au chômage, à la pauvreté et à la précarité, chaque heure consacrée à la recherche d’une opportunité économique compte.

Un jeune sans emploi doit pouvoir consacrer son temps à déposer des candidatures, apprendre un métier, suivre une formation professionnelle, développer une activité commerciale ou chercher des solutions pour son avenir.

Un étudiant doit étudier.

Un salarié doit travailler.

Un entrepreneur doit développer son activité.

Une famille doit pouvoir disposer de temps pour ses responsabilités quotidiennes.
La pratique religieuse peut accompagner ces efforts, mais elle ne devrait pas les remplacer.

Prier, mais aussi agir

Une question fondamentale devrait être posée : la foi doit-elle remplacer l’action ?

Prier peut apporter de l’espoir, de la force morale et du réconfort. Mais une société ne peut pas se développer uniquement dans l’attente d’une solution miraculeuse.

Prier peut accompagner l’action, mais ne devrait pas remplacer l’action.

La RDC a besoin de travailleurs, d’entrepreneurs, d’enseignants, de médecins, d’ingénieurs, d’agriculteurs, d’artisans, de chercheurs et de professionnels capables de produire, d’innover et de créer de la richesse.

Elle a besoin d’une jeunesse qui prie, certes, mais qui apprend également un métier.

Elle a besoin de citoyens qui espèrent, mais qui agissent.

Elle a besoin de croyants qui ont la foi, mais qui comprennent également la valeur du travail, de la discipline et de la responsabilité.

Et si les églises devenaient davantage des centres de formation ?

Les communautés religieuses disposent souvent d’une importante capacité de mobilisation humaine.

Pourquoi ne pas utiliser également cette capacité pour accompagner les jeunes vers l’emploi et l’autonomie ?

Pourquoi ne pas multiplier les formations professionnelles, les ateliers d’entrepreneuriat, l’orientation scolaire, l’apprentissage des métiers, l’accompagnement à la recherche d’emploi et les programmes d’éducation financière ?

Une église peut être un lieu de prière, mais elle peut également contribuer à former des citoyens responsables et économiquement autonomes.

La spiritualité et le développement social ne sont pas incompatibles.

Au contraire, une foi qui encourage le travail, la responsabilité, la solidarité, la discipline et l’éducation peut devenir une véritable force pour la reconstruction du pays.

Où est passée l’autorité de l’État ?

C’est ici que se trouve le cœur du problème.

Pourquoi les règles existantes sont-elles si difficilement appliquées ?

Dans un État organisé, les autorités doivent garantir un équilibre entre les différentes libertés.

L’État doit permettre aux citoyens de pratiquer leur religion, mais il doit également protéger ceux qui souhaitent dormir.

Il doit garantir la liberté de culte, mais aussi le droit au repos.

Il doit autoriser les activités économiques et sociales, tout en veillant au respect des normes d’urbanisme, de sécurité, d’hygiène et de tranquillité publique.

Lorsqu’un citoyen constate que certaines règles sont appliquées à certains et ignorées par d’autres, la confiance dans les institutions diminue.

Le problème n’est donc pas de savoir quel Dieu les citoyens adorent.

Le problème est de savoir si la même loi s’applique à tout le monde.

Des maisons transformées en lieux de culte

Dans plusieurs quartiers, des maisons d’habitation, des parcelles familiales, des boutiques ou d’autres locaux sont transformés en lieux de culte.

Cette situation devrait faire l’objet d’un contrôle administratif sérieux.

Un bâtiment destiné à l’habitation n’est pas nécessairement conçu pour accueillir régulièrement plusieurs dizaines ou centaines de personnes.

Les autorités devraient notamment vérifier les conditions de sécurité, les installations électriques, les issues de secours, la capacité d’accueil, l’hygiène, l’accessibilité et les éventuelles nuisances sonores.

Il ne s’agit pas de fermer arbitrairement les lieux de culte.

Il s’agit de faire respecter les règles applicables à tous.

La responsabilité des responsables religieux

Les pouvoirs publics ont une responsabilité, mais les responsables religieux en ont également une.

Les dirigeants des communautés religieuses doivent comprendre que la puissance d’une prédication ne se mesure pas au volume des haut-parleurs.

Une communauté peut être fervente sans être bruyante.

Une prière peut être profonde sans réveiller tout un quartier.

Une église peut être active sans empêcher les voisins de dormir.

Le respect du voisin constitue également une valeur morale.

Les responsables religieux devraient donc réfléchir à leurs horaires, au niveau sonore de leurs installations et à la fréquence de leurs activités, particulièrement dans les zones fortement résidentielles.

Ils devraient également encourager leurs fidèles à travailler, à étudier, à entreprendre et à participer au développement de leur communauté.

La responsabilité de l’État

De leur côté, les autorités doivent mettre fin à l’improvisation.

Il faut un véritable recensement des lieux de culte.

Il faut connaître leur nombre, leur localisation, leur statut juridique et leurs conditions d’installation.

Il faut également définir clairement les normes relatives aux nuisances sonores, aux horaires des activités nocturnes, à la sécurité des bâtiments et à l’occupation des espaces résidentiels.

Les contrôles doivent être transparents et identiques pour tous.

Si une église dépasse les limites autorisées, elle doit être rappelée à l’ordre.

Mais la même règle doit s’appliquer à un bar, une salle de fête, un marché, une discothèque ou toute autre activité génératrice de nuisances.

L’autorité de l’État ne doit pas dépendre de la religion, de l’argent ou de l’influence du responsable concerné.

Restaurer l’autorité par la règle commune

La RDC n’a pas besoin d’une guerre contre les religions.

Elle a besoin d’un État qui fonctionne.

Elle a besoin de règles claires, connues et respectées.

Elle a besoin d’institutions capables de faire appliquer la loi sans discrimination.

Elle a besoin de citoyens qui connaissent leurs droits mais également leurs devoirs.

La question n’est donc pas de combattre les églises.

La question est de construire une société dans laquelle chacun peut pratiquer sa foi sans empêcher l’autre de dormir, chacun peut exercer sa liberté sans violer celle de son voisin, et chacun peut consacrer son temps à la prière sans abandonner le travail, les études ou la recherche d’un emploi.

La RDC a besoin de foi, mais aussi de travail.

Elle a besoin de prières, mais aussi d’actions.

Elle a besoin d’espérance, mais aussi de responsabilité.

Elle a besoin de citoyens croyants, mais également de citoyens productifs.

Et surtout, elle a besoin d’un État capable de rappeler à tous — citoyens, entreprises, associations et communautés religieuses — une règle simple : nul n’est au-dessus de la loi.

C’est à ce prix que l’autorité publique pourra être restaurée et que la liberté de chacun pourra véritablement coexister avec le respect des droits des autres.

Une question pour ouvrir le débat

Au fond, la question n’est pas simplement :

« Pourquoi y a-t-il autant d’églises à Kinshasa ? »

La question est plutôt :
« Comment organiser la liberté religieuse de manière à ce qu’elle contribue à la paix sociale, au respect du voisinage, à l’éducation, au travail et au développement de la RDC ? »

Et une autre question mérite d’être posée à l’ensemble de la société :

« Si une partie de la population consacre une part considérable de son temps aux cultes et aux séminaires pendant les jours ouvrables, qui travaille, qui étudie, qui cherche les emplois et qui produit les richesses dont le pays a besoin ? »

Ce débat mérite d’être ouvert — non pas contre la foi, mais pour une meilleure organisation de la société congolaise.

Yvon Ramazani

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